mercredi 5 mars 2014

Le Traducteur invisible

Petit énervement du matin. Je feuillette le nouveau numéro de Télérama qui vient d'arriver dans ma boîte aux lettres. À la rubrique livres, huit ouvrages sont chroniqués dont cinq par des auteurs étrangers : deux romans, un volume de "mémoires", un essai et une BD. Tous les traducteurs de ces ouvrages sont dûment cités, sauf un. Devinez lequel ?
Si vous avez répondu, "celui de la BD", vous avez gagné. Mais vous n'avez pas tant de mérite que ça, reconnaissez-le. Car il est bien connu que les essais et autres romans étrangers nécessitent des traducteurs pour devenir accessibles aux lecteurs français, tandis que les bandes dessinées, évidemment, arrivent déjà traduites sur le bureau de leur éditeur. Comment ça, ce n'est pas possible ? Alors comment expliquer l'absence de nom du traducteur seulement pour la BD ?
Peut-être que la rédaction de Télérama considère que le traducteur d'une BD ne mérite pas d'être mentionné. Une BD, c'est tellement facile à traduire, n'est-ce pas ? Tiens, pourtant, il s'agit d'un manga de Hitoshi Iwaaki. Tout de même, le japonais, c'est coton, comme langue, à apprendre. Au moins autant que l'allemand et l'anglais, langues d'où sont traduits les romans et l'essai. 
Il faut croire que le rédacteur de la chronique, Stéphane Jarno, a lu Eurêka ! (c'est le titre du manga) en version originale japonaise. Forcément. Sans ça, il aurait le minimum de reconnaissance dû à celui ou celle qui lui a permis d'écrire sa chronique (et de gagner le montant de la pige qui va avec l'écriture de cette chronique). Personne n'est aussi ingrat.

samedi 22 février 2014

mercredi 19 février 2014

Qui a peur de la BD gay ?

La toute récente sortie du deuxième album de Jérômeuh, Un Garçon au poil, m'a replongé dans diverses réflexions que je me fais depuis des années - que dis-je, des décennies - au sujet de la presse gay française et de sa relation à la bande dessinée.

Un garçon au poil reprend en album un certain nombre de planches parues sur le Viril blog de Jérômeuh et dans le mensuel Têtu. Mais si vous feuilletez Têtu, ne cherchez pas d'autres planches de la série animée par Jérômeuh : elle n'y paraît plus depuis le changement de formule du mois de juin 2013. La BD n'a jamais occupé dans Têtu qu'une place très mineure, voire pas de place du tout, et cette élimination d'une pauvre planche de BD mensuelle dans un magazine qui compte quand même 148 pages est bien symptomatique de la place occupée par la bande dessinée au sein de la culture gay pour ceux qui s'en veulent les médiateurs : quasiment nulle.
Ce n'est d'ailleurs pas nouveau. La présence d'une série BD dans Têtu relevait déjà du miracle, puisqu'il n'y avait quasiment rien eu de ce genre jusque là dans le magazine (qui existe quand même depuis 1995). Et ce n'est pourtant pas faute, de la part d'auteurs de BD gays, d'avoir essayé de s'y faire une place. Hugues Barthe, par exemple, auteur de Dans la peau d'un jeune homo et Bienvenue dans le Marais, avait déjà essayé en vain de placer des BD dans Têtu. 
Et la situation pour le moins précaire de la BD dans les médias gays ne date pas d'hier. La revue Gai Pied (parue de 1979 à 1992) avait déjà une relation à éclipses avec la BD, mais au moins, elle en publiait. Citons pour mémoire les BD de Copi, la série Poppers de l'américain Jerry Mills, les bandes de Ralf König et celles de Cunéo, entre autres. Mais Cunéo, qui fut le dernier dessinateur de BD "régulier" de Gai Pied, m'avait confié qu'il lui avait souvent été difficile de placer ses planches dans l'hebdomadaire. Par une ironie de l'histoire, le seul moment de la vie du Gai Pied où une BD de Cunéo était présente chaque semaine sans faillir était durant les derniers mois de publication, quand il tenait en BD une chronique de la mort annoncée de la revue.
Une couverture de Gai Pied
illustrée par le dessinateur
de BD espagnol Nazario.
C'était en 1986.
Tout cela est assez choquant lorsque l'on compare la situation de la BD dans la presse gay d'autres pays. En Grande-Bretagne, un dessinateur comme David Shenton a pu fêter il y a quelques années, trois décennies de présence ininterrompue dans les médias gays locaux. Aux Etats-Unis, c'est la presse gay qui a permis la publication de bandes comme Wendel d'Howard Cruse, Leonard and Larry de Tim Barela et Dykes To Watch Out For d'Alison Bechdel. La série Konrad une Paul de Ralf König a d'abord été conçue comme une bande régulière dans le mensuel allemand Magnus.
La relation entre la presse gay et la bande dessinée relève pourtant d'un intérêt mutuel : le magazine profite de l'effet de fidélisation du lectorat de la BD, qui montre souvent la vie quotidienne des gays d'une manière humoristique (ce qui n'exclut pas les sujets graves) ; en contrepartie, la BD profite de la large audience que lui apporte le magazine (dont ne profite pas une bande publiée directement en album).
Pourquoi la presse gay française n'a-t-elle jamais voulu profiter de cette relation dont tout le monde sort gagnant ? Est-ce parce que, pour ceux qui l'éditent, publier de la BD n'est pas aussi culturellement valorisant que parler de littérature (générale, forcément générale) et d'Art avec un grand A ? La presse gay française serait-elle incurablement élitiste ?

mardi 18 février 2014

D'une certaine BD franco-belge qui ne se porte pas très bien, il faut l'avouer…

Passé aujourd'hui aux éditions Çà et Là pour lesquelles je suis en train de traduire Snakes and Ladders, un monologue d'Alan Moore mis en images par Eddie Campbell. Discussion avec Serge Ewencwyk, créateur de la maison d'édition, qui a récemment publié sur son blog le bilan des ventes de 2013. L'un des sujets abordés était que les éditeurs de BD, qu'ils soient grand ou petits, publient beaucoup de livres dont les ventes ne dépassent pas les quelques milliers, voire les quelques centaines d'exemplaires. La plupart des gens semblent incapables de comprendre que le potentiel de vente d'un livre - et par là toute l'économie qui en découle - ne dépend pas de la taille de sa maison d'édition. Il y avait eu il y a quelques mois une discussion assez animée sur actuaBD au sujet de la rémunération des auteurs dans la revue Papier, publiée par les éditions Delcourt. En me basant sur les informations données par le rédacteur en chef de la revue, Lewis Trondheim, sur son tirage et les ventes escomptées, ainsi que sur son prix de vente, j'avais calculé que la rémunération annoncée me semblait juste. Mais décidément, pour certains participants, l'idée qu'un gros éditeur comme Delcourt envisage de publier et de vendre une revue à "seulement" 3000 exemplaires était le signe d'un manque d'ambition de sa part. Comme on dit en anglais : "damned if you do, damned if you don't".
Ces dernières années, on a beaucoup écrit et commenté sur la surproduction dans le domaine de la BD, et sur les conséquences désastreuses qu'elles auraient sur les revenus des auteurs. J'ai l'impression que l'on a sur ce sujet considérablement généralisé. Il me semble qu'il n'y a pas aujourd'hui un marché de la BD mais des marchés (par exemple celui de la BD jeunesse, celui du roman graphique…) qui ne servent pas les mêmes publics. Celui de ces marchés qui souffre véritablement, c'est celui de la BD de distraction destinée au grand public adolescent et adulte, souvent organisée dans le cadre de genres comme le polar, la fantasy, l'aventure historique, etc. Cette BD, publiée sous forme d'albums cartonnés en couleurs d'une cinquantaine de pages, est en perte de vitesse. Et il est difficile d'imaginer comment elle ne le serait pas puisqu'elle traîne toujours les handicaps structurels qu'elle avait déjà il y a une vingtaine d'années, quand le marché se réduisait à environ 6 à 700 sorties annuelles (contre environ 5000 aujourd'hui) : cherté du support, fréquence de publication trop lente (un album par an), lecture trop rapide… Face à la concurrence des comics américains, des mangas, des séries télé, du cinéma, des jeux vidéo, cette BD de distraction fait de moins en moins le poids. Du moins dans sa présentation actuelle, dans son format de publication actuel. Et sa rentabilité globale est en chut libre. D'où la question : trouvera-t-on le moyen de la rendre à nouveau rentable et quelque peu populaire avant qu'elle ne meure de sa belle mort ?

mardi 21 janvier 2014

De quel marché de la BD parlons-nous ?

Je lis un article fort intéressant de Jean-Paul Gabilliet intitulé "BD, mangas et comics : différences et influences" (1) et il me vient la réflexion suivante. Dans le cours de son article, l'auteur compare les tailles respectives des marchés de la BD, du comic book et du manga (chiffre d'affaires, pourcentage du marché de l'édition…), et donne un aperçu historique de leurs évolutions respectives. En le lisant, je me fais plusieurs réflexions. 
Tout d'abord, lorsque l'on parle de BD en chiffres, on s'intéresse toujours à l'édition en livre, et l'on ne tient pas ou peu compte de la part représentée par la presse. Les comic books, par exemple sont un support de presse, de même que les revues de BD japonaise. Mais de plus, la question du chiffre d'affaires représenté par la BD de presse achoppe toujours sur la BD publiée dans la presse non spécialisée BD. Ainsi, les comic strips publiés dans la presse quotidienne ne semblent jamais pris en compte dans les évaluations chiffrées de la valeur économique de la BD américaine. Il faut dire que cette évaluation n'est pas facile. Un comic strip est vendu directement aux journaux qui le publient, lesquels payent pour cela le syndicate qui distribue le strip. Longtemps, on a évalué le succès d'un comic strip en fonction du nombre de journaux dans lequel il était diffusé. Et dans ces journaux, on comptait aussi ceux en langue étrangère : quand le quotidien France-Soir publiait le strip américain The Heart of Juliet Jones (Juliette de mon cœur), le diffuseur américain touchait évidemment de l'argent là-dessus. Aujourd'hui, il faudrait ajouter à ces revenus la diffusion de certains strips sur internet. 
Ce qui amène une deuxième remarque : dans le calcul des revenus rapportés par une BD, quelle qu'elle soit, on ne tient jamais compte, à ma connaissance, des ventes de droits à l'étranger. Ainsi, lorsque l'on calcule le chiffre d'affaire de l'édition de BD en France, il me semble qu'il s'agit des ventes d'albums par des éditeurs français dans le marché francophone. Mais lorsqu'une BD française est publiée en Allemagne par un éditeur allemand, l'éditeur français en perçoit un revenu. [Sur ce point, cela dit, je suis peut-être mal informé ou pas assez. Il est possible, et même probable, que le calcul du chiffre d'affaires de l'édition BD tienne compte de ces ventes de droits.]
Par contre, un point dont je suis tout à fait certain, c'est celui-ci : dans l'histoire de la BD franco-belge, on oublie souvent les bandes dessinées étrangères publiées en français. Bien sûr, il n'est pas possible d'ignorer le rôle essentiel des BD américaines importées sur le marché français des illustrés des années 1930. Et lorsque l'on dresse l'état du marché contemporain, on prend bien soin de préciser la part de traductions du japonais, de l'anglais et d'autres langues sur l'ensemble des titres parus. En revanche, lorsqu'il est question des années 1950 à 1980, les historiens se focalisent sur les grands hebdomadaires franco-belges (Spirou, Tintin, Pilote, et dans une moindre mesure Vaillant/Pif, Coq Hardi et les illustrés catholiques) mais négligent totalement ce que l'on appelle abusivement les "petits formats" (abusivement car ils n'étaient pas tous si petits que ça). Or, des titres comme Pepito, Blek ou Akim, pour ne citer que ceux-là, ont été en leur temps de véritables best-sellers. Dans les années 1970 et 1980, les titres de super-héros des éditions Lug (en particulier Strange et Spécial Strange) se vendaient très bien, de même que les pockets pour adultes des éditions Elvifrance.



Les histoires de la BD franco-belge ont été et sont encore, me semble-t-il, des histoires de la BD produite en France et en Belgique, mais pas de celle qui y était effectivement lue. Or, s'il est tout à fait possible de se concentrer sur la production dans un pays comme les Etats-Unis qui ne s'est ouvert que récemment à la production étrangère, une telle approche n'est pas vraiment pertinente quand on veut rendre compte de la BD telle qu'elle a été perçue par les lecteurs (dont certains sont devenus auteurs, éditeurs, voire… traducteurs).

1. Dans Hermès n°54, La bande dessinée - art reconnu, média inconnu, CNRS éditions, 2009, Paris.

lundi 13 janvier 2014

Petites planètes

Il y a quelque chose qui m’a toujours agacé dans les vieilles BD de SF américaines des années 1950 et 1960 : le fait que lorsque les héros arrivent sur une planète, ils tombent toujours pile poil sur l’endroit où se passe l’action (civilisation à sauver, monstre à combattre, que sais-je encore). Réfléchissez-y quelques secondes : nos bonshommes (car ce sont dans leur grande majorité des bonshommes, il n’y a que rarement une bonne femme parmi eux) se posent sur une planète. Une planète. C’est grand, une planète. Et comme par hasard, ils arrivent juste dans la ville où il se passe quelque chose. Voire dans la jungle où un monstre est en train de fiche le boxon. Sacrée coïncidence, non ?

Mais en fait, pas tant que ça. Du point de vue du lecteur (qui, à l’époque, est censé avoir entre 8 et 12 ans) le monde n’est pas grand. Il n’en connaît que son environnement immédiat (la maison, l’école, l’épicerie du coin…) et ce qu’il en voit à la télévision, qui pourrait aussi bien être sur une autre planète. Et du point de vue du scénariste, qui doit raconter une histoire complète en quelques pages, il faut que l’histoire démarre vite. Si le problème à résoudre (et dans ces récits de SF, il y a toujours un problème à résoudre), c’est l’exposition et la résolution de ce problème qui sont importantes, pas la façon dont les héros le découvrent. On se trouve donc confronté dans ces histoires à des planètes finalement à peine plus grandes que celles visitées par le Petit Prince de Saint-Exupéry.

mardi 10 décembre 2013

La mort vous va presque bien

Même si je ne suis pas lecteur de la série Les Légendaires de Patrick Sobral, j'aurais du mal à ne pas être au courant que l'auteur a eu l'audace d'y faire mourir l'un des personnages principaux. Et qu'apparemment, pas mal de lecteurs ont été choqués. Mais pas, je le soupçonne, au point d'abandonner la série. Car la mort d'un personnage important n'a en soi rien de nouveau et la plupart des générations de lecteurs ont vécu au moins un tel "traumatisme". Les amateurs de comic books citeront la mort de Gwen Stacy, celle de Jean Grey ou d'Elektra. Hum, ça fait beaucoup de femmes mortes, ça. Est-ce ma faute si personne à part moi ne semble se rappeler de la mort héroïque du Swordsman dans Avengers ? Par contre, je parie que la mort d'Aragorn dans Le Seigneur des Anneaux est passée moins inaperçue. 
Ce qui me paraît très sain dans ces décès de personnages imaginaires, c'est que d'une part, ils montrent aux lecteurs que le fait d'être du côté des bons ne rend pas immortel (non, ce ne sont pas seulement les "méchants" qui meurent) et que d'autre part, la mort d'un proche est une épreuve douloureuse mais à laquelle on survit. En d'autres termes, qu'il y a un avant et un après, que l'on ne vit pas dans un éternel présent où rien ne change.
J'ai failli écrire que les lecteurs de BD franco-belges étaient moins préparés au "traumatisme" de la mort d'un héros que ceux des comics, mais en réalité il n'en est rien. En effet, si l'on meurt beaucoup dans les comic books, l'on y ressuscite tout aussi souvent, ce qui a pour résultat de rendre la mort d'un personnage tout au plus un petit tracas provisoire. The Walking Dead constitue une heureuse exception, ce qui ne manque pas d'ironie dans une série peuplée de morts vivants. Mais il s'agit d'une série qui est la propriété de ses créateurs, qui ont donc plus de poids sur ce qui s'y passe que les forces commerciales qui tendent à ce qu'une série soit immuable.
Je crois qu'il existe une incompatibilité intrinsèque et malheureusement inévitable entre les exigences créatrices et commerciales. L'auteur veut que ses personnages changent parce que ce qu'ils vivent les fait changer. Le directeur commercial souhaite que les personnages restent toujours pareils afin de pouvoir être déclinés sous d'autres formes, vendus à toujours plus de millions d'exemplaires. Les héros de BD, qui peuvent "vivre" très longtemps, sont particulièrement sensibles à la contrainte commerciale. Quel impact sur un lecteur contemporain peut donc avoir la mort de Gwen Stacy, qui a eu lieu il y a quarante ans en temps réel ? Depuis, Spider-Man a eu le temps de se consoler, de se marier, puis de voir son mariage "effacé" par la magie d'un démon, et tout récemment de "mourir". Ce qui paraissait énorme, monstrueux aux lecteurs de l'époque n'est plus qu'une péripétie parmi d'autres.